Accueil et installation durable des jeunes et nouveaux arrivants en territoires de montagne

Date de l'article : 10.03.2021
Chapo de l'article : Le 16 février se tenait le webinaire "Enjeux de l'accueil et de l'installation durable en territoires de montagne : travaux de recherche et témoignage d'acteurs". Rejoignant une vingtaine de participant.es au niveau national, il a permis d'explorer les enjeux, freins et leviers aux trajectoires de vie des personnes désireuses de s'installer en montagne. L'occasion de questionner les leviers d'action des territoires face aux migrations actuelles et qui tendront à se développer à l'avenir, en écho aux différentes crises que nous traversons.
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  • Accueil et installation durable des jeunes et nouveaux arrivants en territoires montagne

Le projet AJITER "Faciliter l'Accueil des Jeunes Adultes et de leurs Initiatives dans les TErritoires Ruraux" vise à porter un regard nouveau sur l'enjeu majeur que représente l'accueil et l'installation des jeunes adultes dans les territoires ruraux est l'objectif que se donne un consortium inédit de 5 partenaires. Courant jusqu'en 2021, il vise à capitaliser et diffuser des initiatives inspirantes en matière d'accueil des jeunes adultes en milieu rural et à identifier les leviers et bonnes pratiques pour améliorer l'accès aux services, l'accès à l'emploi et à la formation, ou encore la participation des jeunes à la vie locale. La plateforme www.ajiter.fr recense des fiches expériences détaillées, une veille en continu, des ressources et analyses qui sont le fruit d'un travail de capitalisation, d'expérimentation et d'animation dans nos territoires d'action.
Un cycle de webinaires se prolonge en cette dernière année de mise en oeuvre du projet pour aborder sous différents angles la vaste question de l'accueil des jeunes adultes et de leurs initiatives dans les territoires ruraux. Le 16 février se tenait le webinaire "Enjeux de l'accueil et de l'installation durable en territoires de montagne : travaux de recherche et témoignage d'acteurs". Rejoignant une vingtaine de participant.es au niveau national, il a permis d'explorer les enjeux, freins et leviers aux trajectoires de vie des personnes désireuses de s'installer en montagne. L'occasion de questionner les leviers d'action des territoires face aux migrations actuelles et qui tendront à se développer à l'avenir, en écho aux différentes crises que nous traversons.

Territoires de montagne, attractifs en saison, accueillants à l'année ?

Le webinaire a permis d'explorer les enjeux de l'accueil et de l'installation durable de nouveaux habitants et des jeunes en territoires de montagne. Ce sujet apparaissait d'autant plus important à traiter que les territoires de montagne vivent ou vont vivre des bouleversements importants en raison de crises conjointes : accélération des migrations résidentielles du fait de la crise sanitaire depuis 2020, mais aussi profondes mutations liées aux effetes du changement climatique et aux effets induits sur la saisonnalité des activités économiques. C'est à travers la présentation des résultats des travaux de recherche d'Anne Barrioz, Docteur agrégée de géographie, et du témoignage de Laetitia Pras, pour la Communauté de communes du Guillestrois-Queyras dans les Hautes-Alpes, que nous allons tenter de tirer des enseignements sur ce sujet d'actualité, et d'avenir.

Enseignements sur les enjeux, moteurs et freins aux migrations en territoires de montagne

A l'heure où Anne Barrioz travaille sur sa thèse "S'installer et vivre dans les hautes vallées alpines", elle n'imagine pas alors qu'un des scenarios qu'elle explore, celui de migrations résidentielles accélérées vers les territoires de montagne, se présente comme des plus plausibles, à l'heure de la crise sanitaire, des effets du changement climatique, et d'une tendance de fond au retour au vert, au rural. Il s'agit pour elle à travers cette thèse de comprendre par l’analyse de trajectoires résidentielles, l’attractivité de confins montagnards, enclins à certaines formes d’isolement, voire de marginalité, et qui pourtant attirent des habitants. Ce qu'elle observe principalement en allant à la rencontre de près de 200 habitants de ces vallées, c'est que le lien au territoire, le rapport sensible de chacun à l'espace, constitue la première motivation à l'installation. Y est naturellement corrélée la notion de bien-être ressenti à vivre en montagne pour 92 % des habitants rencontrés.
Comprendre ces motivations permet de mieux cerner les enjeux de politiques publiques d'accueil de nouvelles populations en montagne, et pourraient ouvrir de nouveaux horizons pour structurer des dispositifs et actions locales. Particulièrement, comprendre que c'est l'attrait à l'espace, à ses aménités, à ses paysages, permettrait d'envisager comme essentiel les opportunités pour les visiteurs, de découvrir le territoire, d'en faire l'expérience vivante, immersive, afin que chaque personne ressente et éprouve ce lien. Ce résultat fait écho à nos observations de la pertinence d'adresser ce type de propositions de découverte de la montagne vers les jeunes.
Ensuite, la montagne est au cœur du choix de vie, ce qui traduit une posture de passionnés (40%), alors que l'attrait purement économique ne préside que pour 28% d'entre eux. Il est intéressant de noter que 70% des nouveaux arrivants sont originaires du milieu urbain. Les trois freins principaux relevés aux dynamiques d'installation sont liés à l'emploi et aux changements professionnels (16%), à l'accès aux services de santé (14%) et enfin l'accès au logement (14%), ce dernier étant aussi un facteur de départ pour 12% des habitants rencontrés.

Envisager la montagne demain : des scenarios pas si utopistes

En ouverture de sa thèse comme du webinaire et en pointant les vigilance nécessaires et les limites de l'exercice, Anne Barrioz ouvre la voie à un exercice prospectif, où elle invite à examiner plusieurs scenarios d'avenir, à horizon 2050. Ils sont dressés à partir de l'évolution de variables diverses (évolution de mobilités, exode urbain / rural, perte de l'enneigement l'hiver, nouvelles infrastructures, place du tourisme...). On y retrouve le scenario de l'isolement, avec des villages désertifiés, en déprise totale ; ou encore celui de l'urbain, avec la prédominance de résidence secondaire et de population et de services exclusivement hivernaux ; le scenario de l'attractivité avec l'arrivée importante de population et une répartition et densification de l'habitat entre bourgs-centres et stations ; et enfin celui de l'équilibre territorial, avec une économie et des services internes forts reposant sur des réseaux d'acteurs multiples, une diversification économique et un tourisme 4 saisons, la mutation complète des mobilités.
Ces pistes sont une invitation à la réflexion approfondie sur les nouvelles formes de résidentialité dans les Alpes demain. Ces scenarios permettent aussi de replacer dans une vision "systémique" plusieurs dynamiques que nous voyons déjà à l’œuvre, tant à l’initiative de collectivités territoriales que d'acteurs de la société civile, dans un mouvement concomitant, parallèle, et de plus en plus co-construit : diversification des activités touristiques, reconversion de stations, expérimentations et généralisation de nouvelles formes de mobilité (câble, navettes ou voitures électriques partagées, covoiturage). etc. Il persiste à ce stade un inconnue qui appelleraient d'autres travaux : quels leviers d'action pour les territoires locaux ? est-ce que cela va être une dynamique durable ou épisodique ? C'est cette question que la seconde partie du webinaire a souhaité adresser en partant du témoignage du territoire du Guillestrois-Queyras qui souhaite structurer des actions pour l'accueil et l'installation durable de nouvelles populations.

Amplifier les politiques d'accueil et conduire des actions en montagne

Laetitia Pras le souligne, le Guillestrois-Queyras débute, mais la volonté politique et technique est bien là. Il s'agit de répondre à des besoins constatés par beaucoup : baisse de la démographie, population en baisse, mais en même temps la crise sanitaire a eu des effets retentissants, avec davantage de tourisme à l'année de "locaux",, et aussi de nombreuses installations (particuliers comme entreprises), notamment grâce au développement du télétravail. Et pour y répondre, le besoin de travailler en réseau avec l'ensemble des acteurs du territoire pour assurer une "réponse" qualitative et complète (logement, emploi, mobilité..).
Son témoignage éclaire le besoin pour les collectivités locales de travailler ces démarches en transversalité entre services (cohésion sociale, tourisme, développement économique et même aménagement) ; mais aussi à travailler dans une logique plus verticale, en lien étroit entre échelle intercommunale et départements, régions, et en réseau avec d'autres territoires. Pour le Guillestrois-Queyras, il s'agit de faciliter des regroupements en réseau pour converger, mutualiser, parer à cette vague qui va s'accélérer.

Un rôle pivot des points d'accueil du public et lieux de services

Laetitia Pras, en sa qualité de responsable de la France Services du Guillestrois-Queyras le souligne : les points d'accueil du public et les France Service ont un rôle à jouer dans ses démarches, car elles connaissent très bien le territoire, à la fois les employeurs et les habitants du territoire, elles peuvent jouer ce rôle essentiel de courroie de transmission dans le processus. Anne Barrioz a elle aussi relevé la grande implication des France Services (avant Maisons de Services au public) dans les dynamiques locales et pour être relais des démarches auprès des habitants.

Un rôle d'impulsion par les élus

Il est souligné que la volonté politique de mettre en œuvre une politique publique locale d'accueil de nouvelles population, est nécessaire, mais pas suffisante. Il apparaît clair que l'implication des élus, le fait qu'ils tiennent un rôle actif dans les actions d'accueil localement, est essentiel. Il semble donc important que les élus sensibilisent les habitants sur ces enjeux, à travers des communications directes. Mais il s'agit aussi de communiquer de manière durable, d'une mandature à une autre, sur les effets et les impacts de cette politique d'accueil. Cela a été partagé, plusieurs territoires pionniers en la matière semble parfois avoir des difficultés à démontrer la plus-value de cette politique d'accueil. A ce titre, la mesure de l'impact socio-économique et donc les retombées pour le territoire (développement de services, richesses créées etc.), semble indispensable à déployer, en parallèlle des démarches. Il manquerait en fait un argumentaire qui montre l’interdépendance entre toutes les sphères (tourisme, économique, social) et qui démontre cette nécessité de travailler ensemble et non pas "en silo" sur ces questions.

Repenser un service de l'accueil en territoires de montagne ?

Tous ces éléments partagés permettraient d'envisager de dépasser cette vision de l'accueil, dont les cibles "classiques" retenues par les politiques d'accueil sont les porteurs de projet, des urbains en quête de création ou reprise d'activités en montagne, des personnes en perte de sens dans leur travail et aspirant à se mettre au vert ... Il s'agirait d'aller au-delà de l'ambition de toucher les "candidats à l'installation", mais au-delà de proposer un service vers toute personne souhaitant se renseigner sur le fait de vivre sur le territoire, qu'elle en soit au stade de l'idée, qu'elle soit jeune, adulte, en mouvement, en souhait de création / reprise d'activités, en montage de projet d'activités atypiques, désireuse de découvrir le territoire... On pourrait imaginer un service d'orientation pour tous ces publics, d'orienter vers les bonnes entités/institutions/personnes ces potentiels et futurs nouveaux arrivants. L'idée jaillit des participants de coupler aux offices du tourisme un office d'accueil des habitants et nouveaux arrivants. Nous avons pu observé à travers le projet AJITER ce type d'initiatives d'accueil hybride des offices de tourisme et d'accueil sur le littoral et dans de nombreuses régions rurales de France : est-ce une voie à explorer pour les territoires de montagne alpins ?

Des initiatives intéressantes pour penser les leviers à l'accueil localement

A Abriès dans les Hautes-Alpes, le Maire décide de communiquer vers ses concitoyens par voie de presse édafin de les alerter sur le manque de logement chronique sur le territoire et de lancer un appel vers les propriétaires de résidences secondaires pour la mise à la location de leurs logements.
A Saint-Etienne de Tinée dans les Alpes de Haute-Provence : une élue est en charge de contacter les habitants vers logements vacants, ce qui représente un investissement en temps considérable.

Ressources :

Accès à un résumé de thèse (30 pages) :
Accès à la thèse
Accès au film de thèse
Thèse à paraître en ouvrage à l’automne 2021 (éditions PUG/UGA Editions/Labex ITTEM)

Contacts intervenants :

Anne Barrioz, Docteur agrégée de géographie, associée au Laboratoire EDYTEM. mail : anne.barrioz@univ-smb.fr ou anne.barrioz@ac-grenoble.fr
Laetitia Pras, Communauté de communes du Guillestrois-Queyras. mail : Laetitia.PRAS@comcomgq.com

Rédaction :

Equipe AJITER de l'ADRETS.