Le dynamisme en milieu rural via des espaces de rencontre et d'initiatives pour et par les jeunes

Date de l'article : 04.06.2020
Chapo de l'article : Ce premier webinaire thématique a réunit plus de 65 participant.e.s le 26 Mai 2020, et cet article est le fruit d'une rédaction collective qui fait suite aux interventions et échanges avec les participants et d'un travail d'analyse de l'ADRETS. Il met le focus sur la création de lieux ouverts pour et par les jeunes, notamment dans le cadre du développement de "tiers-lieux". Ce cycle s’inscrit dans le cadre du projet européen AJITeR « Favoriser l’Accueil des Jeunes adultes et de leurs Initiatives en Territoires Ruraux » porté en partenariat avec l’ADRETS, le CREFAD Auvergne, CIPRA France et le RECCA.
Corps de l'article : Le projet AJITER "Faciliter l'Accueil des Jeunes Adultes et de leurs Initiatives dans les TErritoires Ruraux" vise à porter un regard nouveau sur l'enjeu majeur que représente l'accueil des jeunes adultes et de leurs initiatives. C'est en tous cas l'objectif que se donne un consortium inédit de 5 partenaires : l'ADRETS, CIPRA France, le CREFAD Auvergne, le RECCA et l'UFISC. Courant jusqu'en 2021, le projet vise à accompagner des jeunes adultes dans leurs projets, capitaliser et diffuser des initiatives inspirantes, à identifier les leviers et bonnes pratiques pour améliorer l'accès aux services, l'accès à l'emploi et à la formation, ou encore la participation des jeunes à la vie locale.

Un cycle de webinaires a été poussé par l'ADRETS, pilote du projet, afin d'aborder sous différents angles cette vaste question de l'accueil des jeunes adultes et de leurs initiatives dans les territoires ruraux. L’ADRETS organisait le 26 Mai un webinaire "Définir des Tiers-Lieux Jeunesse ?". Rejoignant plus de 65 acteurs au niveau national, ce webinaire, à travers le témoignages de 3 Tiers-lieux ruraux accueillant des jeunes ou dynamisés par des jeunes, aborde la question de l'émergence et du développement d'espaces de rencontre, d'échanges et d'initiatives par et pour les jeunes dans les territoires ruraux. Cet article vient compléter le webinaire en explorant plus avant les enjeux et leviers de l'implantation en milieu rural d'espaces de rencontres et d'initiatives pour et par les jeunes dans la perspective de favoriser leur accueil et installation.

Le dynamisme en milieu rural via des espaces de rencontre et d'initiatives pour et par les jeunes, Quels enjeux ? Quels leviers ?


Le webinaire a bénéficié des interventions de l'Espace 2D accompagné par le RESAM (Finistère) et des Fabriques du Monde rural du MRJC de Combeaufontaine (Haute-Saône) et du Revermont (Ain). Gouvernance, partenariats, activités, financements, difficultés : les thèmes abordés par les intervenants ont été nombreux et riches pour illustrer l'émergence de ces lieux de rencontre et d'activités pour et par les jeunes (retrouvez l'enregistrement du webinaire en fin d'article). Pour résumer et compléter le webinaire, cet article reprend un état des lieux des besoins des territoires ruraux et des jeunes pour ce type d'espaces; vient étayer les enjeux de l'émergence et de leur développement; et enfin contribue au panorama des leviers possibles à leur développement et viabilité. Et, en filigrane, nous identifierons leur rôle dans l'accueil global des jeunes adultes et de leurs initiatives dans les territoires ruraux.

  • Se retrouver et échanger entre jeunes : un besoin essentiel pour les jeunes ruraux
Un espace pour se rencontrer, pour rêver, pour échanger, pour jouer, pour créer, pour imaginer... C'est l'un des éléments qui semblent indispensables pour que les jeunes adultes puissent envisager de s'installer sur un territoire ! La présence ou non de lieux conviviaux et accueillants dans les milieux ruraux (qu'ils soit pensés et gérés par les jeunes eux mêmes ou pour eux par une structure tierce) a été identifié comme un élément clé de leur réflexion d'installation sur un territoire (cf. analyse de Yaëlle Amsellem-Mainguy de l'INJEP "Les Filles du Coin").

Cette littérature est renforcée par les témoignages recueillis dans le cadre du projet AJITeR (voir l'espace ressources du site www.ajiter.fr) qui pointent la rencontre et l'échange comme ingrédients indispensables à la réussite d'un projet incluant et/ou ciblant les jeunes. Ce besoin des jeunes populations fait écho à une attention forte exprimées par les acteurs de terrain d'offrir un nouvel espace d'accueil, dans un cadre non formel, hors emploi et études, permettant une approche plus globale de l'individu. Les intervenants du webinaire ont d'ailleurs apporté un premier élément de définition de ces lieux en soulignant l'importance de penser un lieu ouvert et accueillant pour tous les jeunes, qu'importe leurs projets, leurs niveaux d'études, leurs apparences, leurs envies, leurs moyens, leurs statuts.
Ces espaces ont un rôle de catalyseur de la question de l'accueil des jeunes et de leurs initiatives dans les territoires ruraux.

  • L'apparition des Tiers-Lieux Jeunesse en ruralité
Le terme "tiers-Lieux", relative nouvelle appellation, est devenu "pratique" selon Lucile ( Fabrique du Monde Rural du Revermont - MRJC) : "c'est un terme un peu valise qui pour nous est vieux comme le monde car il parle de vie sociale, des cafés, de l'animation des territoires. C'est un terme assez nouveau qui dit une réalité qui existe depuis des années".
En effet, un "tiers-Lieux" n'est pas unique et reproductible : il rassemble une diversité importante d'espaces, de projets et d'acteurs. Force est de constater que cette appellation fait mouche dans les esprits. Elle est compréhensible pour de nombreux acteurs qu'ils soient de terrain et institutionnels et elle sert souvent d'amorce de discussion pour réimaginer le développement du territoire, son dynamisme et son attractivité. La question de la jeunesse rentre assez naturellement en ligne de compte dans ce processus, notamment pour les territoires, souvent ruraux, fortement impactés par une problématique de vieillissement de leurs populations.

  • Une question stratégique : des lieux par les jeunes ou pour les jeunes ?
Intégrer la dimension jeunesse à la définition des tiers-lieux soulève rapidement des questions d'ordre stratégique, politique voire philosophique : qui impulse le Tiers-Lieux Jeunesse ? Comment est-il créé ? L'initiative doit-elle venir impérativement des jeunes ? La collectivité ou les structures d’accompagnement locales ont-elles un rôle primordial à jouer dans l'impulsion de la dynamique quitte à "raccrocher" des jeunes ?
Il n'y a bien entendu pas de réponse tranchée : "cela dépend"... du terreau déjà en place pour favoriser les initiatives des jeunes, du besoin exprimé par des jeunes eux-mêmes, du partenariat en place parmi les acteurs présents sur le territoire, de la facilité ou non de travailler avec des jeunes et de recueillir leurs avis en amont du projet, du calendrier, des financements, de la mobilité, ... Il n'y a pas de recette toute faite et l'opportunité semble plutôt être déclenchée par un rassemblement de facteurs.
Quelques cas de figure identifiés :
  • Le besoin ou l'envie part des jeunes eux-mêmes : soit le projet passe sous les radars des acteurs de l'accompagnement soit ils en ont connaissance. Dans ce dernier cas, la posture des acteurs de terrain serait plutôt de laisser les jeunes à la manœuvre en restant en soutien en répondant aux sollicitations sans être proactif. En effet, une trop grande implication d'un acteur professionnel pré-existant porte le risque de dépasser les demandes des jeunes et de les démotiver, les déposséder du projet.
  • La création du lieu est portée par une collectivité dans le cadre de sa politique publique ou par des acteurs de l'accompagnement : l'accès aux fonds public et aux ressources est facilité, pourtant il y a nécessité d'une vigilance accrue sur la méthode d'implication des principaux concernés (voir le paragraphe ci-dessous traitant de l’association des jeunes à la démarche).

Des leviers pour la création de Tiers-Lieux Jeunesse


En résumé, voici quelques leviers complémentaires repérés pour que des Tiers-Lieux Jeunesse puissent voir le jour et se pérenniser. Note : ces leviers sont issus des observations, rencontres et analyses de l'ADRETS, représentatifs d'une photographie à l'instant T du projet. Loin d'être exhaustive, cette liste doit permettre d'ouvrir les échanges et le débat.

  • Le droit de faire, de rêver, d'expérimenter
Pour évoluer, identifier leurs compétences, leurs envies de vie, les jeunes doivent pouvoir les rêver et les expérimenter. L'échelle d'un collectif, d'un projet commun ou d'un lieu est idéale pour "fédérer un groupe en donnant la confiance et en suscitant l'envie d'être ensemble. Il faut laisser le temps pour que le terreau puisse prendre. Il faut nourrir l'imaginaire. Nous ne sommes pas habitués à ce qu'on nous dise "Ce lieu est pour vous", ça demande de se réapproprier plein de choses, dont nos façons de voir le monde" (Mathieu, Espace 2D). Le "droit au rêve" est aussi porté par le MRJC et ses Fabriques du Monde Rural, dans son rapport éducatif : "Nous nous laissons le temps de penser notre organisation, nos projets, pour permettre à chacun de rêver et d’expérimenter de nouvelles manières de vivre ensemble. [...] Ainsi, essayer, et donc parfois se tromper est permis".

  • Laisser ces espaces ouverts, non institutionnalisés, non stigmatisant et sans étiquetage
Les lieux d’accueil, même si (ou parce que) leur identité est marquée par les jeunes, portent également une vocation "tout public". Cette ouverture, outre de lever l'étiquetage ou la stigmatisation d'un public jeune (« étudiants », ou « en recherche d’emploi ») porte des enjeux de mixité de publics, d'interconnaissance, d'interculturalité. Une approche et un fonctionnement libre et agile sont encore plus importants pour intégrer un processus de décision ouvert, notamment dans la définition des activités (temps de détente et de rêve ou temps formalisés, temps d'accompagnement de projets, temps d'échanges, de jeux...) L’agilité de l’organisation et de la gestion de ces lieux encourage les jeunes à s’y investir et par conséquent à s’installer durablement sur le territoire.

  • Des lieux ancrés sur leur territoire, en partenariat avec les autres acteurs locaux
La coopération, le partenariat, les réseaux... autant de termes qui parlent du même besoin : celui de faire ensemble ! La pérennité des Tiers-Lieux Jeunesse repose en partie sur des partenariats locaux forts. Ces structures deviennent des acteurs ancrés dans le paysage du territoire et leurs actions auraient peu de sens si ces lieux se fermaient aux autres structures du territoire (nécessité d'interconnaissance, de travail en commun sur des projets, mutualisation, ...). Le milieu rural rend cette nécessité plus prégnante du fait des caractéristiques qui lui sont propres (mobilité complexe, éloignement des centres de décisions, faible maillage de structures, ...)

  • Des politiques publiques qui soutiennent moralement et financièrement, idéalement sur un temps long
Lucile de la Fabrique du Monde Rural du Revermont le dit elle-même : "nous avons besoin autant de soutien financier que de soutien moral de la part des pouvoirs publics".
De nombreux territoires ruraux sont confrontés à des financements insuffisants pour construire une véritable politique de soutien et d'accompagnement des initiatives jeunesses. Il existe des financements, nationaux, régionaux et locaux pour les initiatives autour de la jeunesse mais ceux-ci sont parfois trop complexes à obtenir. Le besoin de financement est double : ceux directement fléchés vers les lieux pour assurer leur fonctionnement, et ceux fléchés vers les structures d’accompagnement qui peuvent, en cas de besoin, apporter des ressources et de l’ingénierie. Quant au soutien moral, il joue un grand rôle dans l'investissement des acteurs en favorisant, chez les porteurs de projets, la créativité, l’envie, la motivation et le sentiment d’appartenance.

  • Associer les jeunes à la démarche et à la gouvernance de façon réelle et concrète
Cela semble logique, mais il est parfois nécessaire de le (re)dire : des espaces et des lieux dédiés à la jeunesse ont tout intérêt à associer les jeunes à toutes les étapes de la construction et de la vie du projet. La stratégie consistant à intégrer les usagers à la création et au fonctionnement du service qui leur est destiné est un gage de sa réussite et de sa pérennité. Pa cette « co-gestion » par les jeunes, le Tiers-Lieux Jeunesse reste au fait des besoins de ses usagers et lui permet agilité et liberté dans son mode de fonctionnement.
Cette intégration se réfléchit à différents niveaux : quels objectifs donne t-on au lieu et à la participation des jeunes à sa vie ? Quand associe-t-on les jeunes ? Comment ? Quelle place ont-ils dans les prises de décisions? Comment articuler besoins des jeunes et intentions de l’acteur à l’initiative du projet ? Est-ce un projet que pour les jeunes et que porté par eux? Quelle articulation avec le reste de la population? Quelle gouvernance mettons-nous en place? Sommes-nous prêt à laisser le lieu vivre comme les jeunes l'envisagent ? Etc.

  • Un lieu ouvert aux jeunes issus du territoire ET aux nouveaux arrivants
L'accueil et la capacité à favoriser l’expression des jeunes issus du territoire et des jeunes nouveaux arrivants est un indicateur de réussite des objectifs d'un Tiers-Lieux Jeunesse. Ceux-ci ont en effet un rôle à jouer dans la mise en réseau et la rencontre des différentes typologies de jeunes, qu'ils soient extérieurs au territoire ou issus du territoire. Selon Benjamin Paulin de la Fabrique de Combeaufontaine il faut que l’espace "donne envie. Il se doit d’être accueillant pour tous en favorisant « l’imaginaire » de chacun". C’est le même enjeu pour tous les lieux vivants de l’accueil du public : être ouvert au plus grand nombre en gardant sa marque de fabrique !


  • Un Tiers-Lieux Jeunesse pensé en articulation avec le reste de la population
Centrer son activité sur les jeunes et/ou avec les jeunes risque un enfermement dans cette même catégorie de population. Un lieu, un projet ou une initiative s’articule dans son environnement, surtout dans les milieux ruraux où s’entendre avec son voisin est primordial ! Traiter de la thématique jeunesse conduit assez rapidement à s'intéresser à d'autres thématiques, plus transversales sur les publics, comme la petite enfance, le vieillissement, la mixité intergénérationnelle par exemple. Lucile de la Fabrique du Revermont apporte notamment un exemple d'accueil de projets « jeunes » dans leur avancement ou dans leur développement plutôt que de projets portés par des jeunes.


Conclusion | Une identité jeunesse à des Tiers Lieux

Comme pour toutes les autres formes de tiers-lieux, les Tiers-Lieux Jeunesse recouvrent de nombreuses réalités, dans leurs formes, dans ce qu’ils proposent et défendent, dans leurs fonctionnements et leurs projets. Cette diversité naît de la liberté des acteurs dans la construction de ces lieux. Par conséquent, se laisser emporter par cette liberté et cette diversité afin que l'imaginaire puisse s'exprimer est bénéfique pour tous.
Dans un travail réalisé avec France Tiers lieux, nous avons pu identifier l'identité d'un lieu comme source de définition de celui-ci : face à la diversité des actions menées en leur sein, la marque "jeunesse" est ainsi une entrée possible pour (re)penser le développement du territoire au prisme d'une thématique / problématique spécifique.
Nous avons dressé, dans cet article, une liste d’enjeux et de points d'attention pour la création d'un Tiers-LieuxJeunesse . Sachons faire preuve d’agilité dans nos projets en les pensant de façon coordonné et articulé sur les territoires afin de conserver les territoires ruraux attractifs pour les jeunes adultes !


Ouverture | Quels questionnement pour défendre et nourrir une entrée jeunesse dans les Tiers-lieux ?

En ouverture et en écho à la réflexion apportée par les témoignages de ce webinaire, voici quelques questions pour alimenter le débat :
  • Un tiers-lieux identifié "jeunesse" est-il réellement un facteur de choix pour l'installation dans un territoire des publics les plus jeunes ? Répond-il aux besoins de l'ensemble des publics jeunes ? Ne sectorise-t-il pas un peu plus des catégories de jeunes selon leurs cultures, appétences, appartenances ?
  • Comment travailler sur une identité "jeunesse" non excluante des autres catégories de public ? Comment intégrer l'approche jeunesse dans une dynamique plus large d'accueil et d'installation des populations dans les territoires ruraux ?
  • L'effet de mode autour des tiers lieux rend-il pérenne le modèle d'un lieu centralisé, alors que les financements publics se raréfient et sont de moins en moins orientés vers du fonctionnement ?
  • La liberté et l'agilité, le droit à l'expérimentation, à l'erreur sont certains des facteurs identifiés pour mettre en place des dynamiques collectives autour des projets de tiers-lieux : comment sécuriser cette approche pour rassurer les financeurs sur un usage responsable des fonds publics ?

Lien pour ré-écouter le webinaire : https://videos.lescommuns.org/videos/watch/fbfa3768-253a-49bc-88a8-5a70b52f6b06
Lien plateforme du projet: https://www.ajiter.fr/?PagePrincipale

Co-producteurs et co-productrices de l’article:
Claire-Hélène Animatrice RESAM Réseau d’Échanges et de Services aux Associations du pays de Morlaix animation@resam.net
Mathieu Cirou – Espace 2D - 2dmorlaix@gmail.com
Lucile Clair Permanente Fabrique du Revermont MRJC de l'Ain fabrique.revermont@mrjc.org
Benjamin Paulin Permanent Fabrique du Monde Rural (70) fabrique.valdesaone@mrjc.org
Thomas Fauvarque – ADRETS – tfauvarque@adrets-asso.fr